Dans le cerveau en formation, des cassures d’ADN sont normales

Des neurones en migration subissent des cassures sévères de l’ADN, puis les réparent vite. Ce mécanisme banal pourrait éclairer plusieurs maladies neurologiques.

Instruments scientifiques analysant des données ADN en laboratoire
Image d'illustration. Vue détaillée d instruments analytiques en évaluation génétique — ADN

En bref

  • Des neurones cassent leur ADN en migrant
  • Le cerveau répare vite ces lésions
  • Une réparation incomplète a des effets tardifs

Le résultat surprend, parce qu’on parle ici de cassures double brin, la forme de dommage ADN la plus sévère. Et pourtant, d’après une étude dirigée par Mineko Kengaku au WPI-iCeMS, ce phénomène fait partie du développement normal du cerveau quand se forme le cortex cérébral.

Un dommage grave, mais intégré au développement

Les jeunes neurones doivent se frayer un chemin dans un tissu cérébral dense pour rejoindre les zones où ils construiront leurs circuits. C’est pendant ce trajet que leur ADN s’abîme largement, avec des ruptures complètes des deux brins de la double hélice.

Ce type de lésion peut provoquer mutations et mort cellulaire. Mais dans un cerveau sain, il est réparé rapidement avant d’entraîner des conséquences durables. Mineko Kengaku résume ce paradoxe ainsi: « Le cerveau en développement semble avoir évolué pour tolérer et réparer efficacement les dommages neuronaux ». Elle ajoute que comprendre jusqu’où va cette tolérance, et ce qui se passe quand la réparation reste incomplète, peut aider à mieux cerner plusieurs troubles neurologiques.

Pourquoi les neurones cassent puis recollent leur ADN

Pour observer ce trajet, l’équipe a fait passer des neurones dans des microcanaux conçus pour reproduire les passages étroits du cerveau en développement. Des marqueurs fluorescents ont montré que les cassures apparaissaient pendant la traversée, puis disparaissaient une fois les cellules arrivées de l’autre côté.

La plupart de ces lésions ont été réparées en 24 heures, sans effet durable sur la fonction cellulaire. Les chercheurs ont relié ces ruptures à la topoisomérase II, une enzyme qui coupe normalement l’ADN de façon contrôlée pour relâcher les tensions mécaniques. Sous contrainte, elle peut rester bloquée au milieu du processus et laisser des extrémités cassées, ensuite ressoudées par une voie de réparation dite de jonction des extrémités non homologues.

Ce qui distingue les neurones d’autres cellules

Le point important, c’est que ce schéma n’a rien d’aléatoire. Dans les neurones, les cassures touchent surtout des régions non critiques du génome, plutôt que des gènes actifs. La fonction générale est donc préservée.

À l’inverse, dans certaines cellules cancéreuses forcées de migrer à travers les mêmes microcanaux, les dommages apparaissent de manière plus dispersée. Là, ils altèrent la fonction cellulaire et peuvent aller jusqu’à provoquer la mort des cellules.

Quand la réparation manque, les effets apparaissent plus tard

L’équipe a aussi modifié génétiquement des souris pour priver de ligase 4, une enzyme clé de réparation, les nouveaux neurones du cervelet. Au départ, les animaux se développaient normalement.

Mais dès le début de l’âge adulte, ils ont présenté des troubles de l’équilibre légers, progressifs, qui rappellent des syndromes humains d’instabilité génomique touchant le cervelet.

Une nouvelle piste sur l’identité des neurones

Ces travaux ouvrent enfin une question plus large. Si des cassures puis des réparations surviennent très tôt, elles pourraient contribuer à l’individualité de chaque neurone, mais aussi à certaines maladies du neurodéveloppement ou neurodégénératives.

Mineko Kengaku estime que cela change la façon de penser le génome neuronal. Elle avance que, même si toutes les neurones partent du même ADN, ce bref épisode mécanique peut introduire de petites différences génétiques d’une cellule à l’autre. Pour la suite, l’enjeu est clair: comprendre si cette variabilité participe simplement à la construction du cerveau, ou si elle laisse aussi des fragilités à plus long terme.

Morgan Fromentin

Spécialiste Santé

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