En bref
- Les plateformes captent les meilleurs vêtements
- Leur bilan carbone est plus lourd
- Emmaüs et Oxfam alertent sur leur modèle
La bataille de la seconde main ne se joue plus seulement sur les prix. Pour Oxfam France et Emmaüs France, c’est aussi une question de survie économique pour les structures solidaires qui vivent du réemploi textile.
Un modèle solidaire pris en étau
Chez Emmaüs, le textile reste central. Le mouvement affirme collecter environ 150.000 tonnes de vêtements et compte 300 structures, dont 200 travaillent surtout sur le réemploi, donc en grande partie sur ce marché-là. Si les pièces les plus recherchées partent vers des circuits lucratifs, l’équation se complique vite.
Oxfam France dit observer la même chose dans ses huit boutiques solidaires. Selon l’ONG, les plateformes comme Vinted ou les magasins lucratifs physiques récupèrent la « crème » des vêtements, autrement dit ceux qui peuvent être revendus à un prix capable de financer le réemploi solidaire. Et aujourd’hui, d’après le rapport, six vêtements de seconde main sur dix passent par ces circuits lucratifs.
Le bilan carbone n’est pas le même selon le circuit
Le rapport publié le 10 septembre par Oxfam France, à partir d’une étude du cabinet RDC Environnement, compare le cycle de vie d’un paquet de 5 kg de vêtements dans trois modèles, les magasins de l’économie sociale et solidaire, les friperies commerciales et les plateformes de revente en ligne.
Résultat, l’empreinte carbone varie fortement. Elle atteint 0,6 kg de CO2 dans le circuit solidaire, contre 2,9 kg pour les friperies commerciales et 3,1 kg pour les plateformes. Oxfam estime ainsi que l’achat sur une plateforme peut émettre jusqu’à cinq fois plus qu’en boutique solidaire.
De son côté, Vinted dit ne pas se voir comme un substitut aux associations caritatives, mais comme un complément, notamment via Vinted Pro. L’entreprise ajoute vouloir réduire de 52 % ses émissions liées au transport d’ici 2030 et affirme qu’un achat de seconde main sur sa plateforme évite en moyenne 2,39 kg d’équivalent CO2 par article par rapport à un achat neuf.
Tri lointain, logistique lourde, qualité en baisse
Pourquoi cet écart ? D’abord à cause du transport. Envois de colis, points relais, retours éventuels, circulation supplémentaire, la logistique pèse lourd. Dans le circuit solidaire, Oxfam indique gérer localement la collecte, le tri et la revente.
Ailleurs, le tri peut être externalisé, parfois en Allemagne, aux Pays-Bas, en Espagne, mais aussi en Tunisie, en Turquie, au Pakistan ou aux Émirats arabes unis. Et la pression monte, car la qualité baisse. Emmaüs France décrit des vêtements qui se déforment, se décolorent ou tiennent mal à la couture. Son taux de réemploi et de réutilisation serait passé de 64 % en 2014 à 56 % en 2024.
En France, selon Refashion, environ 260.000 tonnes de vêtements, chaussures et textiles de maison ont été collectées en 2022. Mais seulement 188.000 tonnes ont pu être triées, alors que 827.000 tonnes avaient été mises sur le marché.
La seconde main change de fonction
Le fond du sujet, c’est là. Oxfam considère que la seconde main en ligne sert souvent à acheter en plus du neuf, et non à le remplacer. L’ONG pointe aussi des notifications marketing, l’essor de corners de seconde main en magasin et des bons d’achat qui entretiennent cette logique de volume, ce qu’elle appelle parfois la « fast seconde main ».
Face à cela, les associations demandent deux choses, réduire de 30 % les volumes textiles mis sur le marché d’ici 2035 et financer durablement le réemploi solidaire. Vous voyez le déplacement, la seconde main reste la même en apparence, mais pas forcément dans ce qu’elle produit derrière, ni pour le climat, ni pour le tissu social.