En bref
- Des spécialistes jugent l’adaptation très infidèle.
- Le héros perd ruse, humour et charme.
- Malgré ça, le film fonctionne en salles.
Le paradoxe est là. The Odyssey du réalisateur Christopher Nolan marche au box-office, mais plusieurs spécialistes du poème d’Homère estiment que le film passe à côté de l’essentiel, surtout en transformant son héros.
Un carton public, mais un héros méconnaissable
Dans le texte antique, le retour d’Ulysse se termine par une reprise brutale du pouvoir, presque comme une restauration de l’ordre par la violence. Chez Christopher Nolan, l’ambiance change du tout au tout avec The Odyssey. Le personnage joué par Matt Damon passe une bonne partie du film écrasé par la mort causée pendant la guerre de Troie, jusqu’à des retrouvailles avec Pénélope, incarnée par Anne Hathaway, qui n’ont plus grand-chose d’un triomphe.
Le voyage vers le royaume des morts appuie encore cette lecture. Les soldats tombés sous ses ordres lui renvoient l’image d’hommes sacrifiés, abandonnés sur le champ de bataille. Dans cette vision, le cheval de Troie devient presque l’équivalent moral de la bombe d’Oppenheimer. C’est cohérent avec le cinéma de Nolan. Mais ce n’est plus vraiment l’Ulysse d’Homère.
Le point qui crispe les traducteurs
C’est là que Daniel Mendelsohn, dont la nouvelle traduction de l’Odyssey est sortie en 2025, tape le plus fort. Il reconnaît une production impressionnante, mais il juge que The Odyssey colle davantage aux obsessions de Christopher Nolan qu’au personnage original.
Pour lui, l’Ulysse du poème est vif, glissant, drôle, séducteur, malin. Bref, un type capable de s’inventer une sortie quand tout se referme. Or, selon Daniel Mendelsohn, l’interprétation de Matt Damon n’a ni ruse, ni humour, ni charme retors. Il résume ce héros tourmenté comme un cousin des hommes cassés de Memento, de Batman ou d’Oppenheimer, tous remodelés à l’image de Nolan. La charge est nette.
Les dieux presque absents, Pénélope réduite
Autre réserve, celle d’Emily Wilson, autrice d’une traduction saluée en 2017 et citée par Matt Damon comme source d’inspiration pour son jeu. Elle dit être heureuse de voir le public relire l’Odyssey, tout en ayant le sentiment que le réalisateur a voulu tout faire entrer dans son film en laissant filer des thèmes essentiels.
Professeure d’études classiques à l’University of Pennsylvania, elle pointe surtout un choix rare, l’effacement des dieux olympiens. Dans le poème, ils agissent directement. Ici, seule Athéna, jouée par Zendaya, apparaît à l’écran. Zeus et Poséidon sont bien mentionnés, mais restent absents. Wilson critique aussi la place réduite de Pénélope et s’interroge sur ce que devient, dans ces conditions, son mariage avec Ulysse.
Un film contesté, mais loin d’être rejeté
Pour autant, ni Daniel Mendelsohn ni Emily Wilson ne balayent le film d’un revers de main. Emily Wilson raconte même avoir passé un bon moment avec ses enfants et conseille clairement la séance sur grand écran. Pas mal de réserves, oui. Pas de rejet total.
Le plus intéressant est peut-être là. Cette adaptation n’est pas jugée fidèle, mais elle touche un nerf sensible. Comme lecture d’Homère, ça divise. Comme objet de cinéma, ça percute.