À mesure que l’échéance présidentielle se rapproche, le risque de voir le texte définitivement enterré augmente. Malgré les annonces successives des différents gouvernements, aucune grande loi de programmation pour les Outre-mer n’a été adoptée depuis 2017, nourrissant la frustration des élus et des acteurs économiques locaux.
Le premier tour de l’élection présidentielle aura lieu le 18 avril 2027. D’ici cette échéance, le calendrier parlementaire sera dominé par les textes budgétaires, dont l’examen doit débuter à l’automne 2026.
La loi contre la vie chère, une « priorité » devenue un texte jugé insuffisant
Les manifestations de l’automne 2024 en Martinique ont replacé la vie chère dans les Outre-mer au cœur de l’agenda politique. De Michel Barnier à Sébastien Lecornu, les gouvernements successifs l’ont tous présenté comme une « priorité ». Début 2025, Manuel Valls, alors ministre des Outre-mer, annonçait un projet de loi pour lutter contre la vie chère. Déposé le 30 juillet 2025, le texte a été examiné en commission en octobre, puis adopté par le Sénat le 28 octobre en procédure accélérée.
Une majorité des élus ultramarins a jugé la version finale du projet de loi insuffisante, et s’est abstenue ou a voté contre. Micheline Jacques, sénatrice de Saint-Barthélemy, y voit un « simple outil de communication ». Victorin Lurel, sénateur de Guadeloupe, est plus virulent : « Budget constant, financement par péréquation et par compensation. Pas un kopeck de l’État par solidarité nationale. […] C’est un massacre ».
Même les rapporteurs du texte ont reconnu que sa portée était « limitée », d’autant que les débats ont conduit à la suppression de deux mesures destinées à réduire les frais d’approche (les coût du transport, du fret, des taxes douanières…) L’une a été supprimée par les sénateurs ; l’autre est devenue inopérante faute de financement de l’État. La nouvelle ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, estime elle-même que le projet de loi a été « quelque peu vidé de sa substance ». Au Sénat, le président du groupe macroniste, François Patriat, reconnait que le gouvernement a sacrifié « la parole donnée » aux Outre-mer au nom de la rigueur budgétaire.
De report en report, un texte proche de l’abandon ?
Prévu pour novembre 2025, l’examen du texte à l’Assemblée nationale a d’abord été repoussé au début de 2026. Le 19 février 2026, Naïma Moutchou le reporte à nouveau, « à l’été », afin de le « muscler davantage ». La ministre demande alors à la délégation aux outre-mer de formuler des propositions pour le renforcer. Mais, au moment de les examiner, elle change une nouvelle fois de méthode et propose la création de « groupes de travail ».
Estimant que leur travail n’est pas suffisamment pris en compte, les membres de la délégation des Outre-mer ont refusé d’y participer. « On nous a mis ces groupes de travail pour nous occuper. Bon courage à vous qui êtes candidat. Moi, je décide de ne pas participer à cette mascarade », dénonce la députée de La Réunion, Karine Le Bon. Ces reports nourrissent le doute des élus ultramarins sur la volonté du gouvernement de mener le texte à son terme.
Le calendrier parlementaire va rapidement alimenter cette défiance. Réunie en session extraordinaire en juillet 2026, l’Assemblée nationale n’a finalement pas inscrit le projet de loi à son ordre du jour. Aucune date d’examen n’est annoncée à ce stade. L’ampleur des travaux budgétaires de l’automne 2026 fait craindre un enterrement définitif, à quelques mois de l’élection présidentielle.
La réforme du modèle économique toujours en suspens
Le sort du projet de loi sur la vie chère n’est pas isolé. Le débat sur une révision de l’octroi de mer, annoncé après les manifestations de 2024, est depuis régulièrement ajourné par les gouvernements successifs. Le dernier grand texte de programmation pour les Outre-mer remonte à 2017, avec la loi « Égalité réelle ». Elle devait notamment réduire les écarts de niveau de développement et d’accès aux services publics et aux infrastructures. Près de dix ans plus tard, malgré la mise en place de « plans de convergence », ces objectifs restent loin d’être atteints.
En décembre 2025, la délégation sénatoriale aux outre-mer estimait que « très peu d’actions globales ont été engagées » depuis la loi de 2017. Elle déplorait également l’absence de réflexion d’ensemble sur la régulation et le modèle économique ultramarin. Fin juin 2026, une commission d’enquête du Sénat publie à son tour un rapport sur les « inégalités systémiques » dans les Outre-mer. Le rapport dresse un bilan sévère de la loi « Égalité réelle » et juge insuffisantes les politiques publiques menées depuis. Ses auteurs recommandent d’adopter, dès 2027, une loi d’orientation et de programmation pour les Outre-mer, couvrant la période 2028-2041. Reste à savoir si cette recommandation survivra aux échéances électorales de 2027.
Faute de réforme d’ensemble, la politique économique ultramarine se concentre désormais sur la préservation des mécanismes existants : après avoir envisagé leur suppression, le gouvernement a finalement maintenu les dispositifs LODEOM et Rafip, piliers historiques des aides publiques et fiscales en faveur de l’économie des territoires d’Outre-mer. De quoi nourrir la défiance envers l’exécutif de nombreux élus ultramarins et acteurs économiques locaux : à leurs yeux, les annonces se succèdent sans traduction législative et budgétaire. À l’approche de la présidentielle, les dossiers restés en suspens pourraient être renvoyés au prochain quinquennat, au risque d’accentuer encore la défiance envers l’État.