Plan Marshall vs Mindich-gate: l’Ukraine est-elle prête à renoncer au chantage envers les entreprises pour assurer sa reconstruction d’après-guerre?

Illustration. Drapeau ukrainien devant le siège de l'Otan. ADN
Alors que les projecteurs internationaux restent braqués sur les négociations entre les États-Unis, l’Ukraine et la Russie autour d’un plan de paix et d’un cessez-le-feu, un autre sujet, purement interne, ne disparaîtra pas des radars: la corruption systémique.
Et au cœur de cette problématique se trouvent le scandale «Mindich-gate» autour d’Energoatom et le cas emblématique de la poursuite judiciaire visant l’investisseur Alekszej Fedoricsev.
Le monde parle de paix, mais demandera des comptes sur la corruption
L’enquête du NABU et du bureau du procureur spécialisé (SAPO) visant Energoatom est déjà considérée comme le plus grand scandale de corruption du mandat de Volodymyr Zelensky. Selon les enquêteurs, les fournisseurs de l’entreprise publique auraient dû verser un «droit d’entrée» — jusqu’à 15% de la valeur des contrats — pour obtenir les paiements prévus par les appels d’offres.
Les enregistrements rendus publics, où des interlocuteurs discutent des «rétrocommissions» et vont jusqu’à remettre en question la nécessité de construire des infrastructures de protection des sites nucléaires pendant les frappes de missiles, ont sidéré l’opinion publique ukrainienne ainsi que les partenaires occidentaux.
Une figure clé apparaît dans ces conversations: Timur Mindich, proche du président, copropriétaire du studio Kvartal 95 et partenaire de longue date de l’équipe dirigeante.
Dans la foulée du scandale, le gouvernement a été contraint de limoger le ministre de l’Énergie et celui de la Justice, et le conseil de surveillance d’Energoatom a été dissous — un aveu implicite de l’échec de la réforme de la gouvernance des entreprises publiques.
Il ne s’agit pas d’une affaire isolée. C’est une question de confiance envers les autorités ukrainiennes — celles-là mêmes qui sollicitent aujourd’hui un nouveau «plan Marshall» pour la reconstruction du pays.
Un nouveau «plan Marshall» — et les vieilles habitudes ukrainiennes
Dès la conférence de Lugano en 2022 sur la reconstruction de l’Ukraine, les montants évoqués atteignaient 750 milliards de dollars, voire davantage.
Depuis plusieurs années, les experts européens et américains débattent de ce que pourrait être un «Marshall Plan for Ukraine» — et tous, ou presque, soulignent la même condition préalable: lutter contre la corruption et protéger les droits de propriété.
Pour l’investisseur occidental, la question est limpide:
peut-on investir des centaines de milliards dans un pays où de grandes entreprises publiques fonctionnent comme des machines à commissions et où les forces de l’ordre sont utilisées comme instruments de pression sur le secteur privé?
Le scandale Energoatom a envoyé un signal inquiétant.
Et ce n’est pas le seul: l’histoire de Alekszej Fedoricsev montre que la tentation de considérer l’investisseur comme une «vache à lait» reste profondément ancrée.
Qui est Alekszej Fedoricsev pour l’Ukraine?
Alekszej Fedoricsev, homme d’affaires d’origine russe ayant quitté l’URSS à la fin des années 1980, est aujourd’hui — selon les documents officiels ukrainiens — citoyen hongrois et résident monégasque. Il est le bénéficiaire final du groupe TIS, le principal opérateur privé de manutention portuaire en Ukraine.
Le «groupe TIS» regroupe plusieurs terminaux du port de Yuzhny, essentiels pour les exportations ukrainiennes de céréales, de minerai de fer, de charbon et d’engrais. Son infrastructure est utilisée par des acteurs mondiaux tels que DP World ou Maersk.
Les investissements de Fedoricsev — plusieurs centaines de millions de dollars — ont contribué à faire de Yuzhny l’un des clusters portuaires les plus modernes d’Europe de l’Est. Il ne s’agit pas de capitaux spéculatifs, mais d’infrastructures lourdes — quais, silos, chaînes logistiques — sans lesquelles l’Ukraine ne pourra pas exploiter son potentiel exportateur d’après-guerre.
Dix ans de poursuites sans verdict
En parallèle, l’Ukraine mène depuis près de dix ans une procédure pénale liée aux contrats de la Société étatique des céréales (SFGCU) pour des exportations vers l’Arabie saoudite. Les enquêteurs affirment que la marchandise a été livrée mais jamais payée, causant plus de 60 millions de dollars de pertes, et que des entreprises liées à Fedoricsev apparaissent dans le dossier.
Pourtant, le NABU n’a jamais réussi à renvoyer l’affaire devant un tribunal: les juridictions ukrainiennes et étrangères ont refusé à plusieurs reprises de valider des avis de suspicion ou de confirmer des saisies, qualifiant le litige d’économique et non pénal.
Selon les médias ukrainiens, une cour monégasque aurait explicitement indiqué que les documents fournis par l’Ukraine ne démontraient pas le caractère criminel des accusations.
Au lieu de présenter un dossier cohérent ou de clore une enquête qui s’enlisait, les autorités ukrainiennes ont opté pour une autre voie.
Après que la Haute Cour anticorruption a refusé de prolonger les délais et rejeté plusieurs demandes de mesures de contrainte — mettant de facto un terme au dossier du NABU — la Police nationale est intervenue, reprenant point par point ce que la juridiction anticorruption avait déjà jugé infondé.
En pratique, seul l’insigne sur la porte a changé — pas la logique de la poursuite.
Un nouveau tournant: la Police nationale et la saisie des actifs stratégiques
En octobre 2025, le tribunal de district de Pechersk, à Kyiv, statuant à la demande de la Police nationale, a ordonné la saisie des droits corporatifs de Fedoricsev dans plusieurs sociétés — de Transinvestservice à TIS-Zerno, TIS-Engrais minéraux et d’autres structures du groupe.
Officiellement, les terminaux continuent de fonctionner, mais toute décision stratégique — restructuration, arrivée de nouveaux investisseurs, modifications de capital — est désormais bloquée.
Un détail révélateur: le très contesté tribunal de Pechersk, régulièrement accusé de partialité et de corruption par les ONG ukrainiennes, a rendu une décision sans précédent dans le droit européen — placer Alekszej Fedoricsev en détention sans possibilité d’appel.
Plus troublant encore: des médias avaient publié des informations sur cette future décision plusieurs jours avant qu’elle ne soit rendue.
Les avocats de Fedoricsev qualifient la situation non pas de lutte contre la corruption, mais de tentative de prise de contrôle — une opération de raid — visant les terminaux stratégiques de Yuzhny sous couvert de rhétorique patriotique.
Le businessman affirme avoir subi des tentatives d’extorsion de 25 millions de dollars, sous la menace d’une procédure pénale et de la confiscation de ses actifs.
Ces décisions ont envoyé un signal puissant à l’ensemble des investisseurs du pays.
Quand l’anticorruption devient un instrument d’extorsion
Le scandale Mindich-gate a révélé qu’une partie de l’élite ukrainienne considère les entreprises publiques comme des sources de rente, à hauteur de 10 à 15% par contrat selon le NABU.
Le dossier Fedoricsev montre l’autre face du système: les forces de l’ordre peuvent devenir des leviers pour faire pression sur les entreprises privées possédant des actifs attractifs dans la logistique ou l’énergie.
Le mécanisme est toujours le même:
- d’abord une «proposition de règlement»,
- puis des années de procédures, de saisies, d’appels, de demandes à des juridictions étrangères.
Même lorsqu’aucune infraction pénale n’est prouvée, le processus devient la sanction — un moyen d’arracher des concessions: parts de capital, contrôle opérationnel, décisions tarifaires avantageuses.
Dans le cas de Fedoricsev, un autre élément joue: ses origines russes. Nombre de commentateurs, en Ukraine comme à l’étranger, continuent de le présenter comme un «oligarque russe», alors que les documents officiels ukrainiens récents le décrivent comme citoyen d’un État membre de l’UE.
Selon lui et son entourage, l’abandon de la citoyenneté russe a été un choix délibéré, fait longtemps avant la guerre actuelle — un élément que les forces de l’ordre ne prennent guère en compte lorsqu’elles substituent le droit à l’étiquette politique.
Mindich-gate, l’affaire Fedoricsev et le rêve d’un «tigre d’Europe orientale»
Les alliés de l’Ukraine discutent aujourd’hui non seulement du cessez-le-feu, mais du futur ordre européen: du sommet de Londres sur la reconstruction aux débats sur les garanties de sécurité et l’intégration à l’UE et à l’OTAN.
Dans la majorité des scénarios, une Ukraine forte et prospère est appelée à devenir un «tigre d’Europe orientale», une alternative démocratique à la Russie autoritaire — comme l’Allemagne de l’Ouest l’était pendant la guerre froide.
Mais cela reste impossible tant que le monde voit simultanément:
- Mindich-gate, où des proches du pouvoir siphonnent des millions d’une infrastructure critique en pleine guerre;
- et l’affaire Fedoricsev, exemple d’un usage prolongé des organes anticorruption et de la Police nationale pour affaiblir un investisseur ayant construit l’un des principaux hubs portuaires du pays.
Les gouvernements occidentaux peuvent continuer à soutenir l’Ukraine comme victime d’une agression.
Mais les investisseurs privés et les parlements des pays donateurs poseront une question directe:
L’Ukraine est-elle prête à protéger ceux qui viendront avec capital et technologies, ou continuera-t-elle à les considérer comme des ressources à exploiter?
Une question à laquelle Kyiv doit encore répondre
Mindich-gate et l’affaire Fedoricsev ne concernent ni un nom ni un épisode isolé.
Ce sont des tests fondamentaux: l’Ukraine est-elle prête, après la guerre, à fonctionner selon les règles qu’elle déclare — européennes, et non post-soviétiques?
Si Kyiv souhaite réellement obtenir un nouveau plan Marshall et devenir un «tigre d’Europe orientale», elle devra apporter des réponses claires à deux questions:
- Comment les responsables des systèmes de corruption dans Energoatom et d’autres entreprises publiques seront-ils punis?
- Et comment garantir que les organes anticorruption et la Police nationale ne pourront pas être utilisés comme outils de chantage ou de confiscation d’actifs?
Sans cela, les plans de paix et de reconstruction resteront théoriques: les investisseurs choisiront des pays où les entreprises sont considérées comme des partenaires — non comme des cibles.