Dans l’armée française, le sommeil devient un sujet d’entraînement

Image d'illustration. Des soldats s’exercent sans dormir deux jours.ADN
Privés de sommeil pendant près de deux jours, des militaires français apprennent à gérer la fatigue. L’enjeu dépasse le simple repos.
En bref
- L’armée traite la fatigue comme un enjeu opérationnel.
- La France limite fortement les médicaments.
- Des stages apprennent aussi à mieux dormir.
La fatigue est désormais traitée par l’armée française comme un facteur direct de réussite en opération. L’idée est simple: dans des conflits plus longs et plus exigeants, il faut tenir, décider et agir avec un manque de sommeil parfois durable, sans multiplier les risques pour la santé ou la sécurité.
A l’Institut de recherche biomédicale des armées, ce sujet reste encore insuffisamment maîtrisé dans la communauté militaire, selon Fabien Sauvet. Lors d’une conférence à l’Académie militaire des sports de Défense, à Fontainebleau, le professeur a rappelé que ces phases de combat avec peu, ou pas, de repos sont appelées à se prolonger et à se répéter.
La fatigue, un sujet de mission à part entière
Pour l’armée française, le sommeil ne relève plus seulement du confort. Il touche aux accidents, à la capacité de décision et à l’usure physique. Les missions de nuit, les opérations extérieures, les environnements trop chauds ou très froids, ou simplement des nuits passées dans des conditions inconfortables pèsent lourdement sur la récupération.
Et les effets se voient vite. Moins d’attention, plus d’irritabilité, davantage de blessures ou de mauvaises décisions. C’est aussi ce qui explique la place prise par ces formations.
Une formation concrète, jusqu’à 46 heures sans dormir
Dans l’un de ces stages, une dizaine de militaires suivaient un cours à 11 heures du matin après près de 30 heures d’éveil. Leur objectif, tenir 46 heures au total sans dormir.
Le programme mêle exercices physiques et mises en situation, de jour comme de nuit. Parcours d’obstacles, conduite sur ordinateur, tirs lasers, orientation en piscine. Ailleurs dans la formation, les stagiaires reçoivent aussi des cours sur les techniques d’endormissement ou l’hygiène du sommeil. Même la sieste s’apprend.
Dans les unités, le sommeil est moins tabou
Le discours évolue aussi dans les armées. Un médecin en chef de l’Irba, resté anonyme, observe que les discussions sur le sommeil sont aujourd’hui plus ouvertes et qu’« quelqu’un qui va dormir n’est pas vu comme un faible ».
Le témoignage de Marine, 32 ans, navigateur timonier dans la Marine nationale, va dans ce sens. En mission pendant un à six mois, elle vit au rythme des quarts. Elle raconte qu’au début l’enthousiasme porte les équipages, puis que la fatigue s’accumule, avec des marins moins attentifs aux détails et parfois plus irritables.
Des médicaments possibles, mais sous contrôle strict
La France a fait un choix net. Là où d’autres armées assument davantage l’usage de produits, elle privilégie d’abord l’entraînement et encadre strictement les médicaments.
Une instruction ministérielle de 2015 autorise des comprimés de caféine à libération prolongée, utiles par exemple pour des pilotes sans accès à une cafetière. Le Modafinil, déjà distribué pendant la guerre du Golfe en 1991, n’est plus prévu que dans des situations exceptionnelles de survie. Des médicaments pour dormir peuvent aussi être prescrits dans certains cas précis, par exemple pour dormir en journée.
Ailleurs, d’autres choix et de nouvelles pistes
Des médias ont récemment évoqué l’usage de Modafinil par des pilotes israéliens lors de longues missions au début de la guerre en Iran. Côté ukrainien, après quatre ans de guerre déclenchée par la Russie en 2022, l’analyse a changé: les risques seraient désormais jugés supérieurs aux bénéfices.
Ces risques sont connus, avec des effets indésirables lourds à long terme, dont des addictions et des troubles psychiatriques. En parallèle, des travaux cherchent à limiter l’altération de la mémoire en dette de sommeil. Certains pays remplacent déjà une heure d’activité physique hebdomadaire par de l’entraînement cognitif, utile pour les pilotes d’armes complexes ou les réservistes moins entraînés.