Pourquoi tant d’aisés se croient encore dans la classe moyenne

Image d'illustration. Pile d'argentADN
Beaucoup de Français aisés ne se voient pas comme riches. Un rapport et plusieurs chercheurs éclairent ce décalage, entre entre-soi, biais social et stratégie.
En bref
- Beaucoup d’aisés se sous-estiment socialement
- Leur entourage fausse la comparaison
- La classe moyenne sert aussi de refuge
Ils ne sont que 7 % à se classer parmi les catégories les plus aisées, alors que les seuils de revenus en placent en réalité 20 % à ce niveau. C’est le décalage mis en lumière par le baromètre 2024 de la Drees, croisé avec les repères de l’Observatoire des inégalités et du Crédoc.
Un écart net entre ressenti et niveau de vie
Le rapport publié mardi par l’Observatoire des inégalités rappelle où commence la richesse en France. Pour une personne seule, le seuil est fixé à 4.292 euros par mois après impôt sur le revenu. Il monte à 6.438 euros pour un couple sans enfant, puis à 10.730 euros pour un couple avec deux adolescents.
Dans ce cadre, le cas de Laure, cadre dans un grand groupe de la distribution, est parlant. Avec un salaire mensuel de 5.700 euros, cette propriétaire quinquagénaire dit pourtant appartenir à la « classe moyenne ». Ce que les chiffres contredisent.
Le cercle social brouille la perception
Pour Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, ceux qui sont en haut de l’échelle ont tendance à se situer plus bas qu’ils ne sont réellement dans la distribution des revenus. L’explication tient d’abord à la comparaison sociale. On ne se mesure presque jamais à l’ensemble du pays, mais à son entourage.
Si votre environnement est déjà favorisé, vous avez plus de chances de vous sentir dans la norme. Louis Maurin résume ce biais ainsi : « Évidemment, si vous êtes dans un environnement aisé, vous savez très bien que tout le monde ne vit pas comme vous, mais c’est extrêmement difficile d’évaluer le niveau de vie des autres ».
L’entre-soi rend les écarts moins visibles
Ce biais est renforcé par l’entre-soi. Les plus aisés vivent souvent dans des espaces où la pauvreté est peu visible. Dès 2010, le sociologue Michel Pinçon-Charlot décrivait, avec Monique Pinçon-Charlot, des milieux soucieux de préserver leurs rues, leurs quartiers, leurs banlieues chic ou leurs lieux de vacances.
Le résultat est assez simple. Moins on croise des réalités sociales différentes, moins on perçoit les écarts. Marc Fleurbaey, directeur de recherches au CNRS et professeur à l’Ecole d’économie de Paris, estime que plus on est riche et plus on vit dans des environnements similaires, plus on ignore ce qui se passe dans les catégories inférieures. Il nuance quand même : la mauvaise connaissance de la situation des plus pauvres est largement partagée dans toute la société.
La classe moyenne, refuge social et politique
Se dire de classe moyenne, ce n’est pas seulement une erreur de perception. Pour Marc Fleurbaey, c’est aussi une façon d’éviter une forme de culpabilité liée au privilège. Admettre qu’on a été avantagé reste mal vu, et beaucoup préfèrent insister sur leur travail ou leur talent.
Il y a enfin un usage plus politique de cette étiquette. Selon Louis Maurin, une partie des plus riches a intérêt à se revendiquer de la classe moyenne, notamment à l’approche de la présidentielle de 2027. Derrière ce mot très consensuel, il y a donc autre chose qu’un simple ressenti : une manière de se situer dans le débat sur les inégalités, qui va forcément revenir au centre.