Grèce et crowdfunding : du mythe à la réalité

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Actualité Une manifestation en Grèce.
Une manifestation en Grèce.

Nicolas Vanderbiest est consultant dans le domaine de la réputation, de la communication sensible et des réseaux sociaux, il est également chercheur à l’UCL au sein du Lasco. Il décrypte pour nous la récente campagne de crowdfunding qui visait à sauver la Grèce.

Il y a une semaine un anglais, Thom Feeney, lançait un crowdfunding pour sauver la Grèce. Objectif : 1,6 milliard d’euros. Si cette somme n’était pas atteinte, tout le monde se verrait remboursé. Ce qui est finalement arrivé puisque l’initiative n’a obtenu que 1,930.577 euros. Récit d’une histoire devenue conte de fées par l’entremise des médias.

Once upon a time

Dès le départ, nous avons belle histoire servie aux médias qui n’ont plus rien à dire sur l’événement tant le sujet a été ressassé et rebattu. Car l’histoire permet un luxe narratif : opposer la minorité des politiques déconnectés à la majorité du peuple en quête de solidarité.

Pour Thom Feeley, il suffisait dès lors de rassembler quelques communautés acquises pour que l’initiative soit relayée par les médias non sans que les relations presses de la plateforme de crowfunding IndieGogo ne participe à la manœuvre. Couverture des quotidiens, des journaux télévisés et autres, l’audience est dès lors assez conséquente pour ne pas dire massive.

Le phénomène "there is an app for that"

Or, on a coutume de dire que sur le Web, si l’on cherche un unijambiste acrobate belgo-français, fan de Céline Dion, on le trouve ; si vous cherchez une application, quelle qu’elle soit, elle doit déjà exister : "There is an app for that".
Alors des gens parmi les millions de personnes qui ont été touchées par les médias qui veulent aider la Grèce en donnant 3 euros tout en recevant une carte postale de Tsipras, il me paraît facile d’en trouver 108.000.

Le montant récolté au moment de la clôture de la campagne sur IndieGoGo.

Le montant récolté au moment de la clôture de la campagne sur IndieGoGo.

Car plus tôt dans l’année, une même initiative avait été lancée en mars sur KissKissBankBank par un collectif d’intellectuels français et n’avait récolté que 117.000 euros. L’importance des médias est donc grande, d’autant qu’un second crowfunding plus réaliste lancé par la même personne n’a recueilli que 50.000 euros. Et pour cause, les médias sont passés à autre chose.

Des médias fascinés par le Web 2.0

Derrière cet emballement médiatique, je verrais le même constat que l’on peut faire pour Twitter qui est souvent vu par les médias comme représentatif de l’opinion populaire et donne l’impression de pouvoir réaliser des micros-trottoirs à grande échelle. On ne compte dès lors plus les articles qui décryptent l’actualité sous le prisme de Twitter : "comment les utilisateurs de Twitter parlent de tel sujet ou telle actualité". (voir le Fifa Gate ou le cas récent des Guignols) Pourtant, ce serait oublier que Twitter ne représente qu’une infime partie de l’opinion publique, voire parfois une consanguinité parisienne.

Le Web ne sera jamais un thermomètre de l’opinion publique

L’erreur serait alors de faire ce que certains médias ont tenté de réaliser : une analyse de la société par ce prisme. Ainsi, un journaliste me demandait pourquoi la Grande-Bretagne et l’Allemagne, pays dont l’opinion publique est plutôt anti-grecque, figuraient pourtant en tête du classement des pays les plus donateurs. Or, il ne faut pas faire d’un microphénomène une représentation de l’opinion publique, car cette dernière est un indicateur de masse, transposé via des sondages qui représenteraient l’entièreté de la population alors que la proportion de ceux qui ont participé à ce crowdfunding est minimale. Il y a 740 millions d’Européens. Ce ne sont donc pas 108.000 personnes (dont des personnes issues de pays non européens) soit 0,01%, qui nous offriront un thermomètre de l’opinion des citoyens sur la Grèce. Rien que le nombre de partages sur Facebook (414.463) montre que ce chiffre reste très faible.

Si l’histoire est belle sur le papier, la réalité est donc tout autre. Il n’y aura donc pas de miracle, ce ne sont pas les gens qui résoudront la crise grecque. D’autant que les 2 millions d’euros fictifs qui avaient été récoltés auprès d’une majorité de gens, qui savaient pertinemment bien que leur argent reviendrait, apparaissent bien petits par rapport au milliard et demi qu’il faut trouver. Le Web rend grand ce qui est petit, mais force est de constater que la réalité remet les choses à leur juste place.

Crédits photos : conejota/Shutterstock.com

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